Et si la sobriété était la clé d’un aménagement de qualité ?

Et si la sobriété était la clé d’un aménagement de qualité ?

Exemple de la Roche de Solutré

Mettre en valeur les paysages et les milieux naturels tout en offrant une expérience distinctive aux visiteurs : c’est souvent tout un défi pour les gestionnaires de site ! Peu connue, la sobriété des interventions est une stratégie utilisée avec succès dans un site emblématique de Bourgogne, la Roche de Solutré.

Vue aérienne de la Roche de Solutré et de la Roche de Vergisson

La Roche de Solutré est un éperon rocheux célèbre en Bourgogne (France) pour son site archéologique, ses milieux naturels et le panorama grandiose qu’elle offre à son sommet.  Avec la Roche de Vergisson et le mont Pouilly, elle domine le vignoble mâconnais au cru réputé, le Pouilly-Fuissé.

Ces falaises calcaires entourées de vignes forment un paysage insolite, labellisé «Grand site de France Solutré Pouilly Vergisson» depuis 2013.

Vue aérienne du Grand Site

La Roche est aussi connue pour avoir avoir été le lieu de pèlerinage du président François Mitterrand. Il avait l’habitude de s’y rendre chaque année!

Label Grand site de France
Source : https://www.grandsitedefrance.com/images/stories/docs/plaquette-gs-fr.pdf

La sobriété pour mettre en lumière le paysage

Avec environ 200 000 visiteurs par an, la Roche de Solutré est le lieu le plus fréquenté du Grand Site. Riche de son histoire et de ses milieux naturels, elle offre un véritable terrain de jeu aux locaux et aux touristes. Lors des pics de fréquentation, le site reçoit jusqu’à 2 400 personnes par jour, malgré sa petite superficie!

La Roche de Solutré vue depuis la route d’accès (mai 2019)

Au début de son mandat en 2004, le syndicat mixte de valorisation du grand site (SMGS) Solutré-Pouilly-Vergisson concentre ses efforts sur la sauvegarde du patrimoine naturel et paysager. Victime de son succès, la Roche de Solutré montre alors des signes de dégradation alarmants :

  • Les sols et les milieux se dégradent sous l’effet du piétinement. Les visiteurs empruntent des sentiers informels pour accéder au sommet de la Roche ;
  • La forte fréquentation s’accompagne de stationnement sauvage qui dénature l’approche du site ;
  • En l’absence d’interventions, le paysage se ferme et le petit patrimoine bâti (cadoles et murets en pierre sèche) se dégrade.
Réorganisation du stationnement

Le SMGS entreprend alors une série d’actions pour restaurer les milieux naturels et les paysages. Le mot d’ordre ? La sobriété. Dans ce paysage d’exception, les aménagements visent bien à mettre en valeur le site, et non l’inverse!

Selon Stéphanie Beaussier, gestionnaire du patrimoine naturel, du paysage et de la Maison de site au SMGS, le parti d’aménagement peut se résumer en quelques mots :

 « Le paysage se suffit à lui-même » 

Une nouvelle approche du site

En 2009, les espaces de stationnement sont complètement réorganisés. Le stationnement principal est relocalisé dans une ancienne parcelle agricole, un peu à l’écart du pied de la Roche, à 200 m de l’ancien stationnement et du départ du sentier.

Réorganisation du stationnement
Réorganisation du stationnement. Source : Céline Bonnot, à partir des vues aériennes de Google Earth

Pour aménager le stationnement, le concepteur s’est inspiré des lignes et de la géométrie du paysage viticole :

  • L’entrée du stationnement principal est marquée par des murets en pierres;
  • Les espaces de stationnement sont délimités par des haies et des noues végétalisées, qui recueillent l’eau de pluie, apportent de l’ombre et intègrent le stationnement dans le paysage. L’emprise visuelle des voitures est réduite au profit de la « grande dame toute habillée de vigne », la Roche de Solutré !

L’ancien stationnement fait place à une esplanade panoramique. Avant de débuter l’ascension de la Roche, le visiteur peut prendre le temps de contempler le vignoble du Pouilly-Fuissé. Le choix de matériaux locaux, les lignes dessinées par le muret et le banc,  la profondeur de la perspective sur le paysage, permettent à cet aménagement de se fondre dans le paysage.

Une découverte graduelle de la Roche de Solutré

En plus des stationnements, un sentier de découverte est créé pour encadrer le flux des visiteurs et protéger ce milieu naturel fragile. En toute simplicité, des aménagements sobres mettent en lumière les attraits naturels et bâtis du site.

L’objectif ? Faire vivre une expérience authentique, au plus près des paysages et du patrimoine bâti, dans le respect des lieux.

Finis, les passages secrets et abrupts, au grand dam des plus explorateurs. Bonjour, la découverte progressive du site ! Les visiteurs déambulent sur un circuit de 2 km, une marche rythmée par des haltes et des points de vue sur le paysage viticole. Cette mise en scène n’est pas sans rappeler l’expérience de découverte progressive du mont Royal imaginée par Frédérick Law Olmsted à Montréal, via le chemin Olmsted.

Au cours de l’ascension (et de la descente), les ambiances paysagères varient beaucoup : du milieu forestier (chênaie) au milieu ouvert au sommet de la Roche (pâturages entretenus par des ânes, friche herbacée, buis, roc). Les variations de relief contribuent au plaisir de la découverte.

Les milieux ouverts entretenus par pâturage au sommet sont des pelouses calcicoles reconnues pour leur biodiversité spécifique. Les squelettes de buis observés le long du sentier sont causés par un insecte, la pyrale du buis. La végétation semble toutefois reprendre le dessus.

Très aménagé au départ, le sentier fait place au roc au sommet de la Roche. Place à la vue panoramique, au roc et au vent. Le paysage à l’état brut !

« D’ici je vois ce qui va, ce qui vient, et surtout ce qui ne bouge pas. » François Mitterrand

La magie du virtuel permet tout de même au visiteur curieux de consulter une table d’orientation sur l’application Solutré Rando.

 

Entre esthétique et pragmatisme

Lors de notre entrevue, Stéphanie Beaussier venait justement de s’entretenir avec l’architecte-paysagiste du bureau Arpentère qui a réaménagé les abords du site. Leur regard sur les aménagements reste pragmatique :

« Finalement, ce qui compte, ce n’est pas l’aménagement du stationnement en soi. C’est que la voiture est moins présente près de la Roche. »

Idem pour le nouveau sentier. Selon eux, le côté esthétique ne doit pas faire oublier sa fonction principale, à savoir gérer les flux de visiteurs :

« Au-delà de la mise en scène du paysage, ce qui est important, c’est que les gens ne marchent plus sur les bords! ».

Défi : changer les habitudes

La gestionnaire partage aussi à quel point il est difficile de changer les habitudes : « Les gens cherchent à tout prix à se garer le plus près possible, alors qu’ils sont venus là pour se promener et marcher !»

D’ailleurs, le stationnement de délestage situé à environ 200 m du stationnement principal reste boudé des visiteurs, et ce malgré la signalisation… La tentation de se garer le long de la route reste forte pour certains habitués des lieux.

D’autres envisagent même de se rendre au sommet de la Roche en voiture.  « Un jour, un monsieur arrive avec son VUS et me demande où se trouve le chemin pour accéder au sommet… en voiture bien sûr ! », relate la gestionnaire du site, mi-surprise mi-amusée.

Un document de gestion unique

Afin de faciliter la gestion du Grand site Solutré Pouilly Vergisson, un document unique de gestion sur 10 ans rassemble les enjeux du territoire et les grands champs d’intervention. La valorisation des entrées de village et l’extension de l’urbanisation en ont partie.

Faire vivre l’expérience Grand Site 

La découverte des paysages et la contemplation de la vue au sommet de la Roche font partie intégrante de l’expérience recherchée par les visiteurs. Mais ce n’est pas tout.

Ils ont la possibilité de faire une pause gourmande et d’en apprendre plus sur ce paysage atypique au sein de 2 pôles d’accueil fidèles à l’esprit des lieux.

Miser sur l’excellence de l’accueil    

Entrée du musée de Solutré

Déjà en 1987, le musée de Préhistoire de Solutré donne le ton avec son architecture intégrée dans le flanc de la Roche. Ce bâtiment enterré respecte alors la réglementation qui ne tolérait aucune construction nouvelle. Des ouvertures permettent un lien visuel avec le nez de la Roche ainsi qu’avec la vallée de la Saône, des composantes clé du paysage!

Près de vingt ans plus tard, la création d’un second pôle d’interprétation se dessine avec la mise en vente d’un ancien domaine viticole situé au pied de la Roche.

À l’époque, les élus se sont dit : « On ne peut pas passer à côté de cette opportunité».

L’opportunité est saisie : la Maison du Grand site ouvre en 2011. Huit ans après, sa fréquentation dépasse celle du musée, bien qu’elle soit en périphérie du site ! Un projet de liaisons piétonnes est en cours pour mieux la connecter au reste du site.

En revenant de leur promenade, les visiteurs peuvent approfondir leurs connaissances sur le site et s’offrir de quoi boire et manger. Une exposition sur les différentes facettes du site et un jardin viennent compléter l’attrait du lieu.

D’autres façons de vivre le Grand Site

Aller visiter le site sans voiture, c’est possible ! C’est ce que le projet «Escapade nature sans voitures » met en avant, pour promouvoir des pratiques de tourisme durable. La proximité de la gare TGV permet aux voyageurs de se rendre sur les lieux sans voiture, à pied ou à vélo.

http://www.escapadenature-sansvoiture.fr/images/solutre/Carnet_de_Pierre_Escapade_Solutre-BD.pdf

Autre atout du site : l’accessibilité universelle du musée a valu au Grand Site de recevoir le label Tourisme et handicap. Des montées en joëlette (fauteuil mono-roue tout-terrain) permettent aussi aux personnes à mobilité réduite de faire l’ascension de la Roche.

Lien vers association Randicap Solidaire 71

Animer les lieux

C’est l’une des missions essentielles du SGMS : faire vivre le territoire, stimuler l’économie locale tout en respectant l’esprit des lieux.

La Maison de site, telle un trait d’union entre le village et la Roche de Solutré, se retrouve peu à peu au centre d’un programme d’activités animé par les locaux.

À son ouverture en 2014, elle accueille des groupes scolaires. Par la suite, une stratégie de communication efficace favorise l’émergence de partenariats variés, depuis les fournisseurs du café (crêpier) à l’animation d’activités sur place (yoga, spectacles, ateliers de réflexologie).

Les ateliers de fabrication de murs en pierre sèche sont très prisés par la population. La Brigade verte.

Le Café met de la vie, ouvert 11 mois sur 12, fréquenté par gens du coin (retraité). Les gens s’approprient l’espace et un véritable sentiment d’appartenance se déploie.

« Petit à petit, on crée du lien avec les habitants. »

Pour en savoir plus

  • Plourde, François et Julien Bourbeau. 2019. Mémoire intitulé « Proposition de création du parc-nature Ruisseau-de-la-Grande-Prairie ». Présenté dans le cadre de l’OCPM au sujet du secteur Assomption-Sud—Longue-Pointe. Consultable en ligne ici
  • Pour en savoir plus sur la démarche de Renard Frak et l’histoire du ruisseau Molson : Bourbeau, Julien. 2017. « Le rêve de Lamberto ». Dans la revue POSSIBLES. Consultable en ligne ici
  • Lambert, F. (2015). Étude floristique et écologique au Parc du Boisé-Jean-Milot. Rapport présenté au Comité de Surveillance Louis-Riel. Montréal, Québec. 92 p + annexes. Consultable ici
  • Autre exemple d’exploration urbaine : le voyage métropolitain, dans l’agglomération parisienne. Conférence « Explorer le Grand Paris, de la marche au paysage ». Présentée par la Fédération Française du Paysage, dans le cadre du cycle de conférences « Expériences de paysage ». Disponible en ligne ici
  • Fondation David Suzuki. 2015. « Les infrastructures vertes : un outil d’adaptation aux changements climatiques pour le Grand Montréal ». Consultable en ligne ici

Author

Céline

Consultante en aménagement, je suis passionnée par le lien homme-nature.

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